Attentat de Nice : des victimes demandent un dépaysement (LeMonde.fr)

Alors que le parquet a classé sans suite les plaintes mettant en cause le dispositif de sécurité du 14-Juillet, une instruction judiciaire devrait quand même s’ouvrir. Des familles de victimes demandent que la juridiction de Nice soit dessaisie.

Vingt-trois plaintes classées sans suite, une juridiction contestée, des autorités mises en cause… L’enquête sur le dispositif de sécurité qui a entouré les festivités du 14-Juillet à Nice, à l’occasion desquelles 86 personnes sont mortes sous les roues du camion conduit par Mohamed Lahouaiej Bouhlel, évolue péniblement. Lundi 3 avril, le procureur de Nice, Jean-Michel Prêtre, a annoncé qu’il souhaitait que « plusieurs juges » soient saisis, dans le cadre de l’ouverture d’une information judiciaire. Cette ouverture d’instruction ne dépend pas du procureur mais découle d’une plainte avec constitution de partie civile, déposée le 19 décembre 2016, dont les parents d’un petit garçon de 4 ans, Yanis, tué dans l’attaque du 14-Juillet, sont à l’origine.

Présents sur la promenade des Anglais le soir de la fête nationale, ils avaient déjà déposé une plainte simple pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui, en septembre 2016, qui avait donné lieu à une enquête préliminaire conduite par le parquet de Nice. Celui-ci avait été saisi de 23 plaintes au total, mettant en cause le dispositif de sécurité. Mais les avait toutes classées sans suite mi-janvier. Dans sa décision, M. Prêtre a estimé qu’« il n’a pas été caractérisé de faits de nature à engager une quelconque responsabilité pénale à l’encontre de quiconque ». En somme, ni l’Etat ou ses représentants ni la mairie de Nice n’auraient commis de faute caractérisée.

Considérant que le procureur de Nice s’est contenté d’une « enquête préliminaire lacunaire », les parents du petit Yanis ont déclenché l’ouverture d’une information en se constituant partie civile. Dans l’enquête préliminaire du parquet niçois, « aucun policier présent sur la promenade des Anglais n’a été entendu, ni aucun membre du centre de supervision urbaine [de vidéosurveillance], ni même le préfet des Alpes-Maritimes », critique Yassine Bouzrou, l’avocat des parents de Yanis, interrogé par Le Monde. Me Bouzrou a par ailleurs déposé une demande de dépaysement, le 21 mars.

Plusieurs « manquements »

Les parents de Yanis souhaitent en effet qu’une autre juridiction que celle de Nice enquête. Pour motiver leur demande, en cours d’examen par la cour d’appel d’Aix-en-Provence, ils rappellent que les personnes potentiellement mises en cause – au sein des polices nationale et municipale comme à la préfecture – sont « des professionnels avec lesquels les magistrats du tribunal de grande instance de Nice ont l’habitude de travailler ».

Ils signalent en outre que M. Prêtre – qui ne conduirait pas l’instruction mais serait amené à la suivre – a « participé à des réunions sur les risques d’attentat à Nice avec le directeur de cabinet du préfet des Alpes-Maritimes ». Un soupçon de partialité accentué par le fait que, deux semaines avant de classer sans suite les vingt-trois plaintes dont il avait été saisi, M. Prêtre « recevait la Légion d’honneur, le 1er janvier 2017, sur demande du ministère de la justice ».

La mise en cause du dispositif de sécurité entourant les festivités du 14-Juillet à Nice, au cours desquelles environ 30 000 personnes étaient réunies, a débuté dès le lendemain de l’attaque meurtrière. C’est d’abord Christian Estrosi, maire adjoint Les Républicains de la ville, qui a mené une campagne d’accusation contre l’Etat. La polémique avait enflé et débouché sur une enquête administrative menée par l’Inspection générale de la police nationale, à la demande du ministre de l’intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve. Elle avait conclu que le dispositif de sécurisation « n’était pas sous-dimensionné ».

Pourtant, l’avocat des parents des Yanis considère que plusieurs « manquements » sont à déplorer. Il estime, par exemple, que « des effectifs de police insuffisants » ont été mobilisés, une demande de renforts en forces mobiles, faite par la direction départementale de la sécurité publique (DDSP) n’ayant notamment « pas été satisfaite », contrairement aux années précédentes.

Me Bouzrou reproche également la faiblesse du point de sécurisation tenu par la police nationale, à l’angle de la promenade des Anglais et de la rue Meyerbeer, l’un des points majeurs d’entrée sur la zone des festivités, et par lequel le camion est arrivé. Il avait déjà entamé sa course meurtrière en amont, mais quarante-neuf personnes ont encore été tuées au-delà de ce point de contrôle. « Il n’y avait aucun barrage protégeant l’entrée du périmètre des festivités. Seuls trois policiers nationaux, dont un adjoint de sécurité de 22 ans, étaient présents. Ils n’étaient pas lourdement armés et n’auraient donc pu faire face à aucune attaque terroriste », assène Me Bouzrou.

Lorsque le dix-neuf tonnes de Mohamed Lahouaiej Bouhlel est arrivé à leur hauteur, les policiers n’étaient, en outre, pas informés de l’attaque en cours. Pour cause : ainsi que l’explique l’enquête préliminaire menée par le parquet de Nice, que Le Monde a pu consulter, les policiers municipaux positionnés en amont ne les avaient pas avertis, faute de liaison radio.

Propos contradictoires

De la même manière, alors qu’un « système d’alarme générale audible de tout point de la manifestation » avait été préconisé et prévu lors des échanges entre la ville de Nice et la préfecture, il n’en est pas fait état autrement que sur le papier.

L’enquête préliminaire fait surtout apparaître le décalage entre la sécurisation de l’Euro de foot – dont Nice a été l’une des villes hôtes, et qui venait de s’achever – et celle de la « Prom Party » du 14-Juillet. Notamment concernant l’appréhension du risque terroriste.

« Jamais le scénario d’un véhicule fou n’a été envisagé ou mentionné dans la préparation » du 14-Juillet, explique le commissaire de police François Bargel, chef du service d’ordre public et de sécurité routière à la DDSP, lors de son audition. Le directeur de cabinet du préfet des Alpes-Maritimes, François-Xavier Lauch, dit à son tour que « personne n’avait à l’esprit la possibilité qu’un camion de dix-neuf tonnes fonce dans la foule. Le positionnement d’obstacles sur les accès amenant à la “Prom Party” n’a été envisagé à aucun moment. »

Des propos qui, à tout le moins, contredisent ceux tenus dans la presse par le préfet, Adolphe Colrat. Celui-ci déclarait, le 17 juillet dans les colonnes de Nice-Matin, que « comme pour l’Euro, le risque d’un véhicule fou avait été pris en compte, avec la mise en place d’obstacles sur la chaussée, obstacles qui ont malheureusement été contournés ».

En réalité, seul l’Euro de foot avait été appréhendé de la sorte. « Le dispositif exigé par l’UEFA visait à piétonniser le “dernier kilomètre” avant le stade », confirme le commissaire Bargel. Un couloir a donc été « barriéré » à l’aide de « véhicules et de plots en plastique » afin d’« empêcher qu’un véhicule ne soit au contact de la foule ». Le directeur de cabinet du préfet précise à son tour que « l’hypothèse d’un véhicule-bélier » envisagée par l’organisateur de l’Euro, a conduit à la « sanctuarisation d’un périmètre ».

Une mesure qui n’a pas été reproduite sur la promenade des Anglais. « Un barriérage complet est impossible », justifie Marcel Authier, le directeur départemental de la sécurité publique, dans son audition, pour qui cela aurait constitué « un danger en cas de mouvement de foule » et « un obstacle à la circulation des secours ».

Source : Le Monde.fr – 5 avril 2017