Dans tous les services antidrogue, des liaisons dangereuses (Le Monde)

Ces dernières années, tous les services d’enquête spécialisés dans les stupéfiants ont été mis en cause dans des affaires, du vol de saisies à la provocation au trafic, en passant par l’écriture de faux procès-verbaux de surveillance.

A l’Ocrtis, déjà…

Avant l’affaire dite des « 7 tonnes », l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (Ocrtis) avait fait parler de lui lorsque, le 2 juillet 2015, la première chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris avait annulé l’ensemble d’une procédure basée sur une de ses enquêtes.

Onze personnes avaient été mises en examen à l’issue du démantèlement d’un réseau d’import-export de cocaïne et de cannabis entre la Martinique et la métropole, via des frets aériens.

Les juges d’instruction ont progressivement découvert le rôle central joué par deux indics, Teddy M. et Lionel K., dans l’installation dudit trafic.

Le premier est décrit par plusieurs mis en cause comme donneur d’ordres et fournisseur de cannabis.

Il a notamment fait croire aux parties prenantes de ce trafic que son « oncle », en réalité Lionel K., travaillait au fret aéroportuaire et pouvait faire transiter la marchandise.

Teddy M. et Lionel K. disent avoir agi sur instruction de l’Ocrtis.

Les juges ont considéré que la ligne rouge avait été franchie et annulé la procédure pour provocations policières à la commission d’un trafic de stupéfiants. Un arrêt cassé depuis et renvoyé devant la chambre d’instruction de Versailles à l’automne.

En attendant, Christophe M. et Boubacar A. , deux des mis en cause dans cette affaire, ont déposé plainte en décembre 2015. Leurs avocats, Mes Caroline Apiou et Yves Leberquier, mettent en cause les procès-verbaux de l’Ocrtis.

« Ils font croire aux magistrats qu’ils reçoivent un renseignement anonyme fin janvier 2014 afin de masquer qu’ils ont été à l’initiative du trafic depuis octobre 2013 », fait valoir Me Leberquier.

Le parquet de Paris a saisi l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) d’une enquête préliminaire pour faux et usages de faux en écriture publique et vol de stupéfiants, le 19 février 2016.

L’IGPN s’intéresse aussi à un chef de groupe de l’office basé à Marseille. Interpellé et mis en examen fin mars, il est soupçonné d’avoir volé des scellés de drogue pour les revendre.

A la brigade des stups de Paris

La lumière n’a pas encore été faite sur le vol, en 2014, de 52 kilos de cocaïne au 36, quai des Orfèvres, siège de la brigade des stupéfiants de Paris.

Un ex-brigadier est soupçonné de s’être servi dans des scellés ou lors de perquisitions pour alimenter un trafic de stupéfiants, avec notamment le concours d’un indic.

Neuf autres personnes – dont cinq policiers – sont poursuivies dans cette affaire.

Aux douanes

Des enquêteurs des douanes sont également soupçonnés d’avoir ponctionné des saisies pour rémunérer des indics.

Ils n’auraient pas non plus été très regardants sur les quantités exactes entrant sur le territoire national par le biais de livraisons surveillées.

A la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, on évoque une « équipe à la dérive».

Une information judiciaire, ouverte en 2012, est en cours. Sept douaniers ainsi que trois « aviseurs » ont été mis en examen pour trafic de stupéfiants et association de malfaiteurs.

A la section de recherches de la gendarmerie de Paris

Entre 2010 et 2013, deux gendarmes de la section de recherches de Paris, Eric T. et Emmanuel B., appuyés par deux indics, sont soupçonnés d’avoir escroqué une quinzaine de particuliers.

Mis en examen le 17 mars 2016 pour complicité d’abus de confiance, complicité de faux en écriture publique et usurpation de titre, les deux militaires se seraient fait passer pour des avocats et promettaient d’obtenir des adjudications de biens immobiliers en graissant notamment la patte à des magistrats crapuleux.

« Les gens versaient des avances en liquide, mais ils ne récupéraient jamais les biens immobiliers », relate l’avocat de deux plaignants, Me Yassine Bouzrou.

Les choses deviennent plus tortueuses lorsque l’avocat réalise que les mêmes gendarmes et indics sont aussi à l’œuvre, à la même période, dans le démantèlement d’un important trafic de cocaïne, affaire dans laquelle Me Bouzrou défend également deux personnes.

L’une d’elles, Mohamed Hideur, comparaissait lundi 4 et mardi 5 avril devant la cour d’appel de Paris.

Condamné en première instance à douze ans de prison, M. Hideur est décrit par le parquet comme une « tête de réseau ».

Son avocat estime au contraire que certains personnages centraux de la procédure sont « volontairement protégés par les services de police » et a demandé aux juges l’ouverture d’un supplément d’information.

M. Hideur a déposé plainte le 12 février pour faux en écritures publiques aggravé.

Il vise les procès-verbaux de surveillance des gendarmes établis dans le cadre du trafic de cocaïne.

« Ce dossier ne fait que commencer », a plaidé Me Bouzrou.

Le jugement a été mis en délibéré.

Source : Le Monde – 6 avril 2016